FACTEURS DE PROTECTION ET FACTEURS DE RISQUE FACILITANT LE DÉSENGAGEMENT DE L’EXTRÉMISTE VIOLENT DJIHADISTE : ÉTUDES SUR LES VARIABLES DE DEVENIR DE 450 DJIHADISTES
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https://doi.org/10.54695/dss.62.03.2835Mots-clés:
Déradicalisation, désengagement, facteurs de risque, facteurs de protection, djihadisme, prévention de la radicalisation, programme de contre-radicalisation.Résumé
Cet article présente le premier grand échantillon prospectif de 450 jeunes individus français qui ont essayé
de rejoindre Daesh entre 2014 et 2016, suivis sur une
période de deux ans par une équipe pluri-disciplinaire
dans le cadre d’une mission ministérielle. Par le biais
qualitatif et quantitatif, nous avons exploré leurs caractéristiques micro et macro, et dégagé les facteurs de risque
et de protection qui ont pu faciliter leur désengagement
de l’extrémisme violent.
Dans la première partie, l’échantillon est présenté à
partir de variables socio-psychologiques : caractéristiques
sociodémographiques, individuelles et familiales, histoire
personnelle avant la radicalisation, histoire familiale,
etc. Les résultats prouvent que le discours « djihadiste »
contemporain a touché des individus très différents au
niveau social et culturel. En revanche, des similitudes
se recoupent sur plusieurs variables : le jeune âge ; une
histoire migratoire ayant entraîné non pas forcément de
changement culturel mais un stigma social ; l’existence
de vulnérabilités psychologiques et notamment d’un
événement traumatique antérieur fréquemment non
traité, ayant entraîné un niveau abaissé de signification
de la vie.
Les résultats de comparaison entre le groupe des « déradicalisés » (57% qui ont fait le deuil de l’utopie de la
loi divine pour gérer une société), des « désengagés »
(24% qui ont rompu avec leur groupe et ont renoncé à
l’utilisation de la violence), et de ceux qui sont toujours
radicalisés (20%), montrent que les échecs concernent
notamment tous les jeunes qui ont été au contact des
leaders et qui ont été entraînés sur zone de combat
(7,5%).
Concernant la majorité de notre échantillon qui a été
arrêté avant le départ pour la zone irako-syrienne, les
facteurs de risque sont principalement des variables de
proximité : connaître un proche radicalisé, être marié à
un radicalisé, avoir embrigadé quelqu’un avec un contact
physique (et non par internet), connaître un proche
qui a vécu une expérience d’incarcération. Le dernier facteur de risque concerne le motif d’engagement : les
individus qui recherchaient la toute-puissance ont été
plus difficiles à prendre en charge.
Les facteurs de protection apparaissent quant à eux
comme des variables liées à la résilience.
Nous faisons l’hypothèse que notre équipe psycho-éducative a plus facilement comblé et réparé les vulnérabilités psychologiques des radicalisés manipulées par les
recruteurs (plutôt que les vulnérabilités sociales dont
la compensation demande du long terme).
Ainsi, le groupe de « nos réussites » présente les caractéristiques suivantes :
• avoir perdu brutalement un des deux parents,
• avoir été suivi pour dépression avant la
radicalisation,
• avoir été suivi par un psychologue avant la
radicalisation,
• avoir bénéficié d’une mesure psycho-éducative
dès la détection de la radicalisation,
• avoir été détecté tôt (notamment les mineurs et
les individus de sexe féminin).
Une variable apparaît à la fois comme facteur de risque
et comme facteur de protection : « être issu de famille
arabo-musulmane » apparaît comme une variable de
devenir positive pour se désengager de la violence
(désengagement) mais comme une variable de devenir
négative pour faire le deuil de l’utopie d’un monde
régénéré avec la loi divine (déradicalisation).
Enfin, nous pensons que les 24% de désengagés, bien
que comptabilisés par les autorités comme une « réussite » dans la mesure où ils ont renoncé à la violence
et à leur groupe, ne sont qu’une réussite relative, car
ils pourraient rejoindre un autre groupe qui aurait le
même objectif (instituer un « vrai pays musulman ») et
qui prétendrait ne pas appliquer de violence.
Nous sommes conscients de la limite de cette étude,
qui présente un biais puisque l’échantillon est composé
de familles qui avaient assez de confiance envers l’Etat
pour signaler leur proche aux autorités de police par
le Numéro Vert.
Il y a notamment une surreprésentation des classes
moyennes et d’individus radicalisés de sexe féminin.
Mais nous pensons que les résultats peuvent néanmoins
aider à orienter les politiques de prévention et de sortie
de radicalisation.